LA RUSSIE, PAYS DES EXTREMES : DE MOSCOU AU LAC BAÏKAL
Moscou. Il fait étonnamment doux ce samedi 8 novembre, -5°C. Les quatre cylindres de notre Renault 4L se mettent en marche, le moteur vrombit. Sur les pas de Michel Strogoff, la distance que nous allons franchir entre Moscou et Irkoutsk est de 6,400 kilomètres. Cette traversée de la Russie occidentale d’abord, de la Russie asiatique ensuite, nous prendra non pas six semaines, comme le héros de Jules Verne, mais seize jours. Depuis notre départ de Versailles le 14 octobre dernier, nous rêvons des rives du mythique Baïkal. Elles seront nôtres au terme de nombreuses péripéties au pays des extrêmes.
« La Russie, tu en tombes amoureux ou tu la maudis» nous avait-on prévenu à notre arrivée nocturne à Moscou. Il est utile de rappeler qu’après les déboires subis au passage de la frontière Letto-Russe quelques centaines de kilomètres plus tôt, cette maxime nous laissa plutôt sceptiques. Pas pour longtemps.
LA FLAMBOYANCE DE L’AME RUSSE
Nous allons mettre les russes à l’épreuve de leurs clichés. Nous qui nous attendions à avoir affaire à de rudes personnages, quelle n’est pas notre surprise quand nous sommes accueillis à bras ouverts dans chacune des villes où nous faisons halte. A Nijni-Novgorod, à Kazan, nos hôtes Couchsurfing (réseau social de voyageurs) nous servent le thé lorsque, parfois épuisés après des heures de conduite dans le bruit de l’habitacle, nous nous échouons au pas de leur porte au milieu de la nuit. En effet nous n’excellons pas dans l’art de la ponctualité depuis le début du voyage et les cinq fuseaux horaires entre Moscou et Irkoutsk n’arrangent rien.

Nous franchissons l’Oural, frontière « naturelle » de l’Europe, et découvrons, sidérés, des russes toujours plus enthousiastes à l’idée de faire de notre connaissance et de nous héberger. A Ekaterinburg, une jeune journaliste nous interview chez Yuri, notre hôte . A Tyumen, la mère de Polina, étudiante francophone, se prend d’affection pour ces deux français, l’un grand, l’autre bouclé.
Le Russe est bien plus charmant qu’il n’y paraît de prime abord. Fort d’une curiosité débordante, il clame son amour pour la France et nous assaille de questions auxquelles nous tentons de répondre avec les quelques mots de russe appris en chemin.
« L’âme n’est chaude que de son mystère. »

Louis-Ferdinand Céline
Patriotes, les russes tiennent à leur Histoire et à leurs traditions. A Krasnoïarsk, dernière étape avant Irkoutsk, Ira nous invite à fêter son anniversaire dans la datcha de ses parents. Cette sorte de résidence secondaire à la campagne est particulièrement chère aux russes. Ils aiment s’y retirer pour prendre l’air et souvent y cultiver un lopin de terre. Ce soir là, l’ambiance est festive. Le père d’Ira remplit nos verres de Samogon – élixir dont il est préférable de ne pas connaître la recette – avant de nous prévenir qu’en Russie : « Du Samogon laissé au fond de son verre, c’est comme de l’amertume jetée à la figure d’un ami ». Nous terminons la soirée au banya, bain à vapeur chaude et véritable fierté nationale, où nous passons de -30°C à 80°C en seulement quelques minutes. Rien de tel alors qu’un plongeon dans la neige pour se remettre les idées en place.
Séduits par ces russes dotés d’une forte personnalité, nous les avons interrogés sur leur rêve. Les parents, nés sous l’ère Soviétique, pensent avant tout à l’avenir de leurs enfants. Une proportion non-négligeable des jeunes rêve de s’établir à l’étranger, sous un climat plus clément. D’autres sont également lassés par une politique fédérale dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. Qu’ils soient jeunes ou plus âgés, ils sont amoureux de la Sainte Russie, de son Histoire, de sa culture.

L’HIVER RUSSE, UN ADVERSAIRE REDOUTABLE
« Vous allez en Sibérie avec cette vieille bagnole?! » s’enquière un passant lorsque nous souscrivons un contrat pour assurer ledit cabriolet. Pour la 4L comme pour nous, le froid sera un compétiteur de choix.
Samedi 8 Novembre 2014. Moscou n’a pas encore revêtu son manteau blanc d’hiver. Les températures sont supérieures aux normales saisonnières et ce n’est pas pour nous déplaire. Nous vidangeons le circuit de refroidissement de la 4L et ajoutons du liquide résistant à -40°C car, on ne sait jamais.
Nous sommes encore coincés dans les embouteillages moscovites lorsque le voyant de température rougit pour la première fois. Nous colmatons la fuite et rejoignons Nijni-Novgorod, cinq cent kilomètres plus loin. Après qu’un pneu ait éclaté sur la route de Kazan, nous chaussons la 4L de quatre pneus cloutés. Ils s’avèreront déterminants dans la réussite de la traversée. Il faut attendre Ufa et les montagnes de l’Oural pour découvrir des forêts de bouleaux cristallisées par le gel et la neige. Nous plantons la tente par -8°C, en contrebas de ces paysages inouïs. Le bois peine à s’embraser et à nous réchauffer. Après avoir bu une tasse de thé et avalé une portion de pâtes précuites, nous nous emmitouflons dans nos sacs de couchage. Ils indiquent « Extrême : +5°C »…Une douce nuit en perspective !

Le 17 novembre, après avoir quitté Tyumen, nous toquons à la porte de la Sibérie. Et vlan ! Une grande bourrasque de vent et de neige s’abat sur notre attelage et nous renvoie dans nos vingt-deux mètres. Nous soulevons le capot et découvrons avec effroi le carnage causé par une large fuite l’huile. A Omsk, capitale de la Sibérie occidentale, réputée distiller la meilleure vodka du pays, Yevgeny nous accompagne toute la journée au garage et traduit le jargon aux mécaniciens, d’abord hilares puis curieux devant notre 4L. Des gouttes de sueur perlent mon front au fur et à mesure que les éléments du moteur valsent. Bientôt c’est la boite de vitesse qui est à terre…On nous apprend que le joint de spi d’arbre à cames a lâché à cause du froid et d’une huile inadaptée, ce qui a provoqué la fuite. A ce moment, nous sommes nettement moins confiants tant il reste de kilomètres à parcourir : trois, peut-être quatre mille jusqu’à Irkoutsk !
Le froid saisit nos membres et les secoue violemment. Cagoule et chapka sur la tête, on ne voit bientôt plus que nos yeux, plissés par le vent glacial. En Sibérie, tout gèle. La bouteille d’eau, pourtant à l’intérieur de l’habitacle, n’est plus qu’un gros glaçon. Le lave-glace ne répond plus, nos orteils non plus. Soudain, c’est la catastrophe : alors que nous sommes arrêtés au bord de la route sous un soleil éblouissant, nous sentons une odeur âcre se dégager du coffre ; « La bouteille de rouge !!! » s’écrie Thibault. Nous comptions fêter le passage des 139,000 kilomètres au compteur de la R4, soit 10,000 kilomètres parcourus depuis notre départ, nous contemplons à présent avec amertume les ravages du gel sur le Bordeaux.
Heureusement, il y a toujours le traditionnel bortsch (soupe) et quelques gras pelmeni (ravioli) pour nous remonter le moral lorsque, frigorifiés, nous demandons à la route verglacée un peu de répit et faisons halte dans une station-service.

« Pourquoi avoir choisi de traverser la Sibérie en automne avec votre bolide ?? » nous lance un camionneur solidement installé à la table voisine.
« En automne ?! -25°C, C’EST L’AUTOMNE ?? » lui réplique t-on, plus occupés à rebondir sur la question très importante de la saison que d’expliquer la raison de notre voyage.
LA RUSSIE, PAYS DES EXTREMES
La Russie compte environ 140 millions d’habitants, s’étend sur 9 fuseaux horaires et 17 millions de kilomètres carrés, soit une densité de population d’environ 9 habitants par kilomètre carré. Prétendre savoir dans quoi nous nous lançons en décidant de traverser le pays en 4L, avec un mois de visa, ne serait pas honnête. En effet la fatigue, le froid et les problèmes mécaniques ne nous rendent pas la tache facile !

Notre pari est largement récompensé, à commencer par les russes eux-mêmes. Puis, le 24 novembre, au terme d’une nuit blanche pendant laquelle nous nous alternons derrière le volant, nous atteignons finalement, exténués, Irkoutsk et le mythique Baïkal.
Certains l’appellent la perle de Sibérie. D’autres, son œil bleu. Plus grande réserve d’eau douce, c’est aussi le lac le plus profond au monde (1.630 mètres). Afin de nous ressourcer et de profiter des paysages extraordinairement riches et variés de la taïga sibérienne, nous rejoignons l’île enchantée d’Olkhon, au milieu du lac. A notre arrivée au cap Khoboy, au bout de l’île, un sentiment mêlé d’émotion et de satisfaction nous envahit.
Après avoir fêter mes 24 ans dans l’un des plus beaux endroits de la planète, nous décidons finalement de stationner notre fidèle 4L chez notre ami Sergueï, au bord du lac. Après des années de service et 11.460 kilomètres à travers la Russie, il y a pire parking pour hiverner, n’est-ce pas ?

En pleine forme, Le Bureau des Rêves continue sa tournée asiatique. A nous les steppes mongoles, la Chine, l’Himalaya !
Bons baisers de Russie.
Louis-Hubert

















