Quatrième et dernier tronçon de l'aventure : du lac Baïkal à Téhéran en passant par l'Asie centrale. 10 000 km en 4L à travers forêts, steppes, montagnes et déserts.
RETOUR AUX SOURCES
Retrouvailles au lac Baïkal
A mon arrivée, après 4 jours de voyage depuis Lima, je découvre un lac Baïkal enfumé : à cette époque de l'année, le feu ravage les forêts de Bouriatie, la région qui s'étend à l'est du lac. Il fait 50 degrés de plus que lorsque nous y étions avec Thibault en novembre dernier. Baignade de rigueur ! Que ses entrailles soient gelées ou que sa côte brûle, un profond mystère se dégage du Baïkal.
Le 13 août, 8 mois après que nous l'avons laissée sur l'île d'Olkhon, je retrouve la 4L avec laquelle nous avions commencé le voyage. Retrouvailles émouvantes ! Pendant qu'on voyait du pays, la vieille dame se gelait la tôle en Sibérie. Elle n'est pas rancunière pour autant : ELLE DEMARRE, quelques heures à peine après mon arrivée.

Je dis au revoir à Sergey et à sa joyeuse troupe. C'est à côté de sa maison que la voiture est restée pendant 8 mois. Il a gardé la batterie bien au chaud, et il me raconte comment la 4L a servi de cachette à ses enfants… Autrement dit, elle n'est pas impénétrable. Première nouvelle ! Sur l'île, je fais aussi la connaissance de Daniel, le premier rêveur de ce quatrième tronçon : un Russe de 30 ans, scientifique, qui aspire à faire de grandes découvertes archéologiques. Dans la file d'attente du ferry fusent les premiers « Otkuda ?! » (« Tu viens d'où ?! ») d'une longue série.
Nouveau départ
A Irkoutsk, Daniel m'aide à renouveler l'assurance et à traduire le jargon de la mécanique (qui mieux que Renault peut entretenir votre Renault…). Le 15 août, je retrouve Matthieu, qui nous avait hébergés, Thibault et moi, lors de notre passage à Berlin en octobre dernier. Il m'accompagne sur près de 8000 km, jusqu'à Tachkent, en Ouzbékistan. Il est temps de prendre le chemin du retour ! A nous l'Asie centrale !
DE LA SIBERIE AUX STEPPES KAZAKHES
Si la Sibérie est connue pour ses conditions hivernales extrêmes, nous apprenons à nos dépens qu'elle est également tristement célèbre pour ses moustiques. Ils sont si coriaces qu'ils nous obligent à dîner dans la voiture ou sous la tente. Les vieux démons se réveillent aussi : alors qu'on traversait la Sibérie il y a huit mois, le témoin de température du moteur s'était allumé à plusieurs reprises… par -20°C. Sur le bord de la route, le moteur refroidit pendant que nous rivalisons d'imagination pour expliquer l'origine de la panne.

A l'approche de la frontière kazakhe, l'humidité des forêts sibériennes laisse place à l'aridité. Reste un défi de taille : les règles douanières limitent à 3 mois le séjour d'un véhicule immatriculé à l'étranger. Le 1er novembre dernier, nous avions attendu 6 heures à la frontière lettone avant d'entrer dans le pays. La voiture, elle, est restée 8 mois et demi au lac Baïkal… C'est donc tendu que je présente la carte grise à l'officier des douanes du petit poste-frontière, que nous avons naturellement préféré à l'autre point de passage, plus important. Après seulement quelques minutes, il me tend mes documents et me souhaite bon voyage, sans même me demander quand la voiture est entrée sur le territoire ! Qui l'eût cru ? En avant pour le Kazakhstan !
« VOUS AIMEZ MONTER A CHEVAL ? »
Il fait 42°C dans les steppes et ça chauffe sous le capot. A la sortie d'Almaty, après avoir révisé le circuit de refroidissement, on est bloqués dans les embouteillages. Les passagers des voitures voisines nous lancent dans un russe mélodieux : « Otkuda ?! » L'embouteillage finit par se décanter. Ça tombe bien, on commençait à se lasser de répondre « Francuski, Paris ! »
A ce moment, un dernier candidat, à bord d'une grosse cylindrée, s'essaie à l'exercice dans un très bon anglais et joue la carte de l'originalité :

– Vous aimez monter à cheval ? nous demande-t-il, l'air rieur.
– Bien sûr… lui répond-on, surpris.
– Alors suivez-moi !
Sur ce, il démarre en trombe et nous laisse pantois. S'ensuit une brève concertation :
– Bon, il est 20h, il fait nuit, on est au Kazakhstan…
– En même temps, c'est soit on le suit, soit on plante la tente sous la pluie, voire pire, on dort dans la bagnole.
– Ok, on le suit.

Il s'appelle Yergo, il a 38 ans, il est père de 5 enfants et dirige un cabinet d'avocats à Almaty. Il nous invite à passer la nuit dans la ferme qu'il construit depuis 3 ans et dans laquelle il élève du bétail. Après un dîner copieux, une discussion intéressante et une soirée bien arrosée, on n'en revient toujours pas de notre bonne fortune. Le lendemain, on monte à cheval (le Kazakh tient ses promesses) avant d'inviter notre hôte au Bureau pour qu'il nous confie son rêve.
DES REVES SOYEUX
Bichkek, au Kirghizistan
L'Asie centrale est un labyrinthe administratif. Tadjikistan, Ouzbékistan, Turkménistan, Iran : chacun de ces pays exige un visa, et c'est un travail de longue haleine. Il faut d'abord obtenir la fameuse « lettre d'invitation » auprès d'une agence locale, compter une à deux semaines avant de voir le papier collé dans son passeport, payer des sommes substantielles et bien choisir l'ambassade. « You are very lucky », nous a-t-on souvent répété pendant le voyage. Il faut espérer que ça continue ! Le Kazakhstan et le Kirghizistan font figure d'exception : ce sont les deux seuls pays de la région à ne plus en demander.
La semaine commence fort. Le carnet de passage en douane, document obligatoire pour entrer en Iran avec son propre véhicule, arrive de France à la première heure. A 10h, les visas tadjiks et le permis pour le Pamir sont collés dans nos passeports. L'après-midi, les Kirghizes se relaient au Bureau pour nous confier leur rêve. Merci à Isabelle de nous les avoir présentés !

Roman, 21 ans, est numéro un kirghize d'escalade, toutes catégories confondues. En parallèle, il étudie l'économie et transmet sa passion aux plus jeunes. Il rêve de devenir champion du monde. Bektur, 22 ans, a étudié un semestre à Berlin avec Matthieu et nous accueille chez lui. Il pose devant la statue de Lénine, la dernière encore debout en Asie centrale, et nous confie rêver que les cinq pays d'Asie centrale s'unissent et tirent profit de leur histoire commune plutôt que d'être rivaux. Bermet, 19 ans, étudie le droit à Toulouse et passe l'été dans sa famille à Bichkek. Elle rêve que le Kirghizistan soit mieux connu à l'étranger, notamment pour qu'on ne lui demande plus si son pays existe vraiment et s'ils ont l'électricité…
RENAULT 4L VS LE TOIT DU MONDE
Round #1 : le col de Kyzyl-Art
Partis de Bichkek, on roule plein sud en direction du Tadjikistan, à travers la chaîne d'Alatoo et la vallée de Fergana. Le Kirghizistan nous régale de ses lumières et de ses paysages à couper le souffle. D'après les nombreux cyclistes rencontrés en route, ce n'est qu'un avant-goût du Pamir ! La voiture fait connaissance avec son nouveau ventilateur, made in Russia. Elle va en avoir besoin. A partir d'Och, la deuxième ville du pays, nous roulons sur la M41, la fameuse route du Pamir. Le mercure descend alors qu'on campe dans la vallée d'Alaï. C'est la pleine lune, et le pic Lénine nous salue du haut de ses 7000 mètres.
Après avoir taillé une bavette avec les douaniers kirghizes, on s'élance dans le no man's land de 20 km qui sépare le Kirghizistan du Tadjikistan. Mais pourquoi diantre ne pas mettre ces deux postes-frontière plus près l'un de l'autre ?! Hé bien tout simplement parce qu'il y a entre les deux le col de Kyzyl-Art, qui culmine à 4282 mètres, quand même !

Résultat, il s'agit de prendre de l'élan. Déjà qu'à 3000 mètres la vieille dame s'essouffle un peu, qu'est-ce que ça va être à 4000 ?? C'est donc en seconde que, prétentieux, nous lançons la voiture dans les lacets qui mènent à ce que les Pamiris appellent le toit du monde. Epingle après épingle, la 4L est tenace et semble prendre le dessus sur son adversaire.
Mais bientôt la voilà qui prend la confiance, qui s'emballe ! Après un virage pris un peu trop serré, elle toussote et cale vulgairement. Inutile de préciser qu'à cette altitude, étant donné l'inclinaison de la pente et ce qu'elle a déjà enduré, il serait vain d'espérer remotiver la championne. L'entraîneur aurait-il été trop exigeant ? Que nenni ! Passage au stand : tout le monde descend, retour sur la ligne de départ. C'est comme sur un ring : on lui ouvre le capot, on la rafraîchit, on lui dit des douceurs au creux de l'oreille : « T'as oublié ce que j't'ai appris, vieille branche ?! Lâche rien et mets le paquet dans ses côtes ! »
Round #2. La cloche sonne, cette fois ça passe ou ça casse ! Le monstre de tôle démarre dans un nuage de poussière. En fond de première, elle soigne sa défense et ne rate pas une ouverture pour gagner du terrain. Le moteur hurle, l'embrayage peine, mais les pneus cloutés russes ne faillent pas et, après un ultime uppercut (russe lui aussi), achèvent ce qui n'est que le premier col de cette épopée tadjike. Notre euphorie est à son comble. Et nous ne sommes toujours pas au Tadjikistan… Désinfection des roues, taxes diverses et variées : la rhétorique des douaniers tadjiks est bien rodée. Nous négocions tant bien que mal notre entrée sur le toit du monde.

La Pamir Highway
La M41 relie Och à Douchanbé, la capitale du Tadjikistan. Construite par les Soviétiques entre 1931 et 1934 pour faciliter le transport des troupes, elle compte parmi les plus hautes routes du monde, perchée sur un haut plateau entre 4000 et 5000 mètres. Après avoir longé la « zone neutre » avec la Chine (la frontière n'a été fixée qu'en 2011, quand le Tadjikistan a cédé environ 1 % de son territoire au géant voisin), nous atteignons le lac de Kara-Kul. Créé par l'impact d'un météore il y a 10 millions d'années, il se situe à 3914 mètres et revendique le titre de plus haut lac navigable du monde, devant le Titicaca où nous campions il y a quelques semaines à peine…
Les stations-service ne courent pas les rues, et notre consommation augmente avec la piètre qualité de la piste. Nous croisons bon nombre de participants du Mongol Rally, une course sans assistance entre Londres et Oulan-Bator, dans des voitures aussi déglinguées que la nôtre. Une Fiat a elle aussi un problème de refroidissement : on fait un échange de bons procédés.
« LE KURUT ? C'EST GOUTU, ÇA A DU RETOUR ! »
Qu'est-ce que le kurut ? On nous l'avait déjà servi sur un plateau dans les steppes mongoles. Tantôt en barrette, tantôt en boule, ce lait caillé séché est un mets dont les habitants d'Asie centrale se pourlèchent. Cette petite douceur roulée sous les aisselles est une explosion de saveurs : elle a le don de vous réveiller les papilles et de vous tenir au corps jusque tard dans la journée.

Alors que le soleil se couche sur un plateau à 4200 mètres d'altitude, Salamate, son fils Islam et sa sœur, des bergers kirghizes comme la plupart des habitants de l'est du Haut-Badakhchan, nous accueillent dans leur maison chauffée au poêle. Nos notions de russe nous permettent d'échanger quelque peu. La voiture et les photos de nos familles attisent la curiosité et sont un moyen parmi d'autres de créer des liens.
Le lendemain, la route disparaît derrière le col d'Ak-Baïtal, « du cheval blanc », à 4655 mètres. Les pentes des montagnes sont sublimées par les nuages qui, dans un ballet régulier, obscurcissent leur teinte ocre. Après 350 km depuis la frontière kirghize, on quitte la M41 et on prend la piste pour descendre dans la vallée de Wakhan. En chemin, les sommets enneigés de l'Hindou Kouch, « tueur d'Hindous », frontière naturelle entre le Pakistan et l'Afghanistan, nous hypnotisent.
LE « GRAND JEU »
On appelle « Grand Jeu » la rivalité entre les empires britannique et russe en Asie au XIXe siècle. L'Afghanistan, pays tampon, fait alors l'objet de toutes les convoitises. Au terme d'une période de tension que certains comparent à la guerre froide, Russes et Britanniques donnent à l'Afghanistan le corridor du Wakhan, qui servira de barrière entre les deux géants.
En longeant la rivière Pyanj, on traverse des villages fleuris et des champs où travaillent les Wakhis. De l'autre côté du cours d'eau, on observe les paysans afghans s'adonner à leurs occupations. Au-dessus d'eux trônent les sommets de l'Hindou Kouch. La forteresse de Yamchun, construite au XIIe siècle, surplombe la vallée. A Langar, on négocie avec les enfants du village pour acheter du pain.
Muki
Un soir, alors qu'on s'apprête à planter la tente près d'un torrent, le vent se lève. On s'abrite dans la voiture en attendant que les éléments se calment. Une voiture garée derrière nous fait des appels de phares. Nous nous risquons à mettre le nez dehors. La vitre se baisse et nous découvrons un petit bonhomme qui joue avec les commandes du véhicule…
« Venez à l'intérieur ! » nous lance la passagère. Nous faisons la connaissance de Mukadan, surnommée Muki. Elle revient d'une réunion de famille chez son oncle, plus haut dans la vallée, avec son petit frère Shokhur et son copain. Elle nous offre du melon, du pain. Puis : « Vous n'allez pas dormir ici ! Vous pouvez dormir à la maison si vous voulez ! » On ne va pas se le faire dire deux fois. Une heure de route et 25 km plus tard, nous sommes accueillis dans une maison pamirie traditionnelle.
Muki nous explique l'histoire de sa communauté, les ismaéliens, une branche de l'islam chiite qui se reconnaît en un leader spirituel commun, l'Aga Khan. Le lendemain, elle accepte en prime de donner une interview au Bureau. A 27 ans, elle étudie la gemmologie à Moscou. Partie de chez elle il y a huit ans, elle rêve de revenir dans sa vallée et d'y ouvrir un laboratoire : les gisements de pierres précieuses seraient très importants dans le Pamir. Heureux de cette rencontre pour le moins inattendue, on continue la route le long de la Pyanj, vers Douchanbé.
LA ROUTE DE LA SOIE
Samarcande, Boukhara… les carrefours du fameux réseau de routes commerciales qui reliait l'Asie à l'Europe. Après les montagnes du Tadjikistan, on explore ces oasis riches en mosquées aux dômes de céramique, en madrasas à l'architecture persane, en bazars encombrés. Ici, les visages rivalisent de caractère !
Le 9 septembre, je raccompagne Matthieu à la gare. Cela fait un mois et près de 8000 km que nous sommes partis d'Irkoutsk. Merci Matthieu, pour la route et pour les photos !
Il ne me manque plus que le précieux visa turkmène pour rejoindre l'Iran. D'ici là, il y a 2000 km de désert et deux postes-frontière où il faudra montrer patte blanche.
IRAN
Bienvenue en Iran !
Après une traversée express du Turkménistan, je fais une première halte à Mashhad, la deuxième ville d'Iran. J'y retrouve des amis rencontrés lors d'un précédent voyage, qui me réservent un accueil digne de la réputation hospitalière des Iraniens. Mes parents me rendent visite pour quelques jours dans ce pays fabuleux, mais il me reste près de 1000 km pour atteindre Yazd et avoir le plaisir de leur faire découvrir l'Iran à bord de la 4L… J'entame donc la traversée du désert de sel et de sable du Dasht-e Kavir. Le soir, après 760 km depuis Mashhad, je m'arrête à l'oasis de Garmeh. Le mercure descend près de la source : le lieu idéal pour souffler après une chaude journée de route. Le lendemain, séquence émotion : retrouvailles avec les parents !
Ispahan, un rêve d'ouverture
« Esfahān nesf-e jahān » : Ispahan est la moitié du monde. C'est ainsi que les Iraniens surnomment celle qui fut la capitale du grand roi safavide Shâh Abbâs. La mosquée Lotfollah, la place Naqsh-e Jahan, le Grand Bazar et les jardins persans témoignent du passé florissant de la cité.
Dès l'âge de 14 ans, Javad commence à travailler comme charpentier. Treize ans plus tard, il dirige sa propre affaire et emploie trois personnes. Il lui arrive de travailler 16 heures par jour pour livrer une commande à temps. Il consacre le reste de son temps à accueillir des voyageurs de toutes les nationalités via Couchsurfing : plus de 1500 en cinq ans. Cette fois, ils sont tous partis. Alors on s'assoit au Bureau au beau milieu de la place Naqsh-e Jahan, sous le regard des passants, et on discute en dégustant une glace au safran. La dernière fois que je lui ai rendu visite, c'était avec une bande de bons copains : nous avions fêté avec lui l'entrée en 2014 (les Iraniens étaient alors en 1392).
Cette fois, il me confie son rêve : « Mon plus grand rêve est qu'il n'y ait plus de frontières entre les pays, que chacun puisse voyager librement, n'importe où. C'est la pensée la plus importante qui me vienne à l'esprit quand tu me poses cette question. » Javad attend la réponse pour son visa Schengen. Il veut voyager deux mois en Europe, notamment pour rendre visite à ceux qu'il a accueillis chez lui, à Ispahan.
RETROUVAILLES
Le 28 septembre, à Téhéran, Thibault est là ! On s'était quittés à l'aéroport de Lima sept semaines plus tôt. Nous fêtons ça à l'université de Téhéran en compagnie d'Ali et de ses amis, qui se relaient au Bureau. Il ne nous reste plus qu'à rentrer à la maison, côte à côte.
Louis-Hubert









































